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Hoist the color, I think now is the best time !
J’ai rédigé ce billet l’année dernière, et je l’ai perdu avant de l’avoir publié (ça n’a sans doute rien à voir avec le fait que je l’avais intitulé quelque chose comme « grgrgergeq… ») Je le reprends et le complète !
J’avais peur de ce « trente-six », presque autant que du trente, parce que c’était une bascule. Du « mauvais » côté de la trentaine, l’ascension pas si longue vers les 40, la jeunesse définitivement derrière soi.
Et puis, comme d’habitude, cela fait quelques semaines que je réponds « trente-six » quand on me demande mon âge, même si je ne les ai pas encore, et… je ne sais pas, j’ai l’impression de les habiter, ces trente-six ans ; ils ne m’effraient plus, c’est même l’inverse.
Ils feraient peur à mon moi ado, c’est sûr, et elle s’affolerait de ma « résignation », qu’elle conspuerait de toutes ses forces. J’aimerais la convaincre qu’au contraire, il n’y a eu ni renoncement ni disparition, mais bel et bien ivresse et descentes, explosions et ramassage de miettes, avec, au bout du chemin, une joie de moins en moins timide.
C’est vrai, Nath, je suis passée du road-trip à la propriété privée, j’ai un boulot (presque) fixe et en plus, j’en suis contente. C’est vrai que c’est pas ce que tu voulais, mais… est-ce que tu sais seulement ce que tu voulais ? Des étoiles, le souffle du vent, la passion, la liberté ? Le rugissement de la mer et la fumée des clopes ? On les as eus, Nath, et on les a toujours. Je ne t’en convaincrai jamais et c’est pas grave, c’est pour ça que je t’aime, toi et tous les ados dont la route croise la mienne. Aujourd’hui, je me surprends de plus en plus souvent à sourire d’apprécier ces petites choses que tu méprisais : être chez soi, cuisiner, boire du thé… et même écouter Natasha parler de son gosse pendant des heures !
Ce qu’on ignorait toutes les deux, jusqu’à très récemment, c’est qu’en fait on avait probablement espéré ça pendant très longtemps. Tu te souviens, quand on se demandait pourquoi nos parents n’étaient pas comme les autres, pourquoi ils n’invitaient jamais d’amis à la maison, pourquoi ils avaient l’air si malheureux quand les autres partaient en vacances, dansaient, vivaient, sans drames ni hurlements ? On en avait conclu qu’ils faisaient de leur mieux pour ignorer le malheur, et on les méprisait pour ça.
Si ça peut te rassurer, j’éprouve toujours du mépris, voire de la rancune, pour ces gens tellement à l’abri de la souffrance qu’ils estiment que le covid n’est qu’une « petite grippe ». On voit bien qu’ils n’ont aucune idée de ce que c’est que d’être malade ou de perdre quelqu’un et je suis pas loin de leur souhaiter de le vivre, juste pour leur faire ravaler leur sale arrogance.
Mais justement, toi qui as déjà vécu (et survécu à) tant d’horreurs, tu dois savoir qu’au fond on espérait juste un peu de bonheur simple. Des repas de famille où tout le monde serait content d’être là, des nuits d’amour et des courses sous la pluie. Cette existence qu’on qualifiait de médiocre, parce qu’elle nous donnait l’impression de passer à côté de la vie, c’est grâce à elle, aujourd’hui, que justement je ne passe plus à côté de la vie.
Ubik m’a tout à l’heure fait une remarque pertinente (bien que ça ne lui fasse pas plaisir de vieillir, on est d’accord) : en fait, il serait bon, à chaque anniversaire, de se souvenir qu’on a de la chance d’être encore en vie. Et aussi terrifiant que ce soit pour moi d’y songer, je trouve qu’il a raison. Outre que je suis vachement plus heureuse que je ne l’étais à vingt ans, bah, des gens meurent, tout le temps. J’ai une collègue, que j’adore, qui a l’âge qu’avait maman quand elle est décédée. Morgane a perdu son père quand elle avait dix ans. Ad lib. Alors oui, tout va bien. J’ai atteint un âge que j’étais incapable d’envisager quand j’étais adolescente, parce que je ne savais pas qu’on pouvait être adulte et heureux, et que de toute façon je ne voyais que la course inexorable du temps, et la mort, la mort qui m’a toujours bien trop préoccupée, la mort qui obnubilait déjà la jeune vieille que j’étais, qui écoutait Nostalgie et se sentait effectivement déjà nostalgique de souvenirs qu’elle n’avait pas.
On a 36 ans, Nath ! Et on écoute toujours Mylène Farmer, et on se couche toujours trop tard, et on boit trop, aussi, ce que tu ne faisais pas parce que tu savais faire autrement, mais je m’inquiète pas trop parce que je ne crois pas que ça te perturbe – tu fumais vraiment beaucoup et tu pleurais souvent, hein, tu savais qu’on en arriverait là. On n’a pas d’enfant, non plus : t’as raison d’affirmer que t’es sûre de toi. C’est pas parce que les gens ne comprennent pas que tu as tort.
Tu sais, un truc que j’aime bien, en vieillissant, c’est de n’avoir plus de comptes à rendre, à personne. Je vois bien que certains trouvent ça bizarre, que je passe mes soirées à gamer, mais j’ai aussi gagné des copines qui m’expliquent comment remplir une procuration pour le notaire, et qui m’appellent « ma puce » – tu sais bien qu’on adore, avoir l’impression de compter pour les gens. C’est pas paradoxal, ce que je dis, même si ça en a l’air : en grandissant, j’ai rencontré des gens qui ne me demandaient pas de me justifier. On sera toujours de grandes dépendantes, toi et moi, je crois, mais on rencontrera des gens qui ne nous jugeront pas. Et du coup, on ne les jugera pas non plus. Tu devines ce que je sais : c’est un putain de soulagement. On a beaucoup jugé, parce qu’on s’est senti jaugées. Mais maintenant on a trente-six balais, et les gens qui jugent, on n’en a plus grand-chose à foutre.
Y’a pas trente-six solutions, y’a pas trente-six manières de s’y prendre… Mais y’a 36 ans assumés et enivrés et si, une trente-sixième voie, la tienne. Elle est pas meilleure, quoi que t’en penses, t’apprendras vite qu’on fait ce qu’on peut avec ce qu’on est. Mais tu pourras quand même t’enorgueillir de pas avoir flanché. C’est un truc que j’ai envie de t’accorder, parce que, tu te souviens, Mu disait qu’il en fallait du courage pour assumer son mode de vie, et je trouve qu’elle a raison. Nous, on a eu beaucoup de chance, alors on va pas trop se la péter. Mais on n’est pas obligées de se flageller pour autant, parce que c’est peut-être un peu notre intransigeance qui nous a menées là. On n’a pas négocié ce qui ne pouvait l’être, et perso j’en suis assez fière.
*
Un an plus tard, à l’orée de ces trente-sept ans que je prétends avoir depuis six mois afin encore une fois de m’y habituer, je t’avoue, Nath, que je t’envie tout de même un peu. Enfin, pas toi, ni la vie que tu mènes, mais ta jeunesse. Parce que lorsque tu chantes Baudelaire, tu ne le comprends pas, pas encore, pas intimement.
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,
Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal
La preuve : tu flirtes avec la mort, mais tu n’y crois pas vraiment. Mais moi j’arrive à mi-parcours, l’air de rien, et c’est vrai ce que disent les vieux : ça passe de plus en plus vite. Autant tes dix-huit ans me paraissent désormais à des années-lumières, autant les dix dernières années, quand j’y repense, sont floues, tant il y a de choses qui se sont passées. Et mon regard ne cesse de se déporter vers l’horizon, qui ne cesse de se rapprocher. Ça ne devrait pas être possible, c’est un non-sens, si l’on s’en tient à la définition. Et pourtant…
L’enjeu, désormais, c’est de composer avec le Temps. Mieux, d’apprendre à le feinter. Ce sont des années de conditionnement qu’il faut défaire, et des obligations sociales qu’il faut contourner. Moi, je note des trucs dans mon agenda pour mieux les oublier jusqu’à ce que j’arrive au jour dit, l’idée étant de progresser un jour après l’autre : si tu vis dans un éternel présent, si tu parviens à chaque minute à oublier demain, alors demain reste un concept abstrait. Je suis bien obligée de reconnaître aux Stoïciens que tant que t’es vivant, t’es pas mort, et quand t’es mort, bah… t’es mort, donc tu n’en sais rien. Du coup, ça n’a pas grand sens de s’en inquiéter. Crois-moi, je suis loin de partager cette sérénité mais… J’ai pas vraiment le choix que d’essayer. Ça fait quelques temps que la mort ne m’est plus un concept, alors c’est ça ou se balancer d’avant en arrière dans un coin, en proie à la terreur.
Une autre chose qui te chagrinera : la chute des idoles. Marilyn Manson ne m’est plus d’aucun secours, et Johnny Depp a perdu tant sa fougue que son originalité. Mylène Farmer chante des trucs mièvres et Trent est devenu tellement fade que je n’y comprends plus rien. Reste Nicola Sirkis, c’est pas sur lui que j’aurais parié. Je ne parle pas des gens que tu as moins aimés, en tout cas pas avec cette intensité, et qui sont… morts. Ça va arriver de plus en plus souvent.
Je sais que que ça te fera mal, et qu’aucun artiste, aussi immense soit son œuvre, ne pourra t’éblouir comme ceux-là, parce que tu crois vraiment qu’entre eux et toi, il y a une connexion. Tu penses que vous vous comprenez, c’est obligé.
Mais tu en auras d’autres, des coups de foudre, des chutes magnifiques dans l’abîme. Pas pour des personnes (enfin, si, aussi, dans un autre registre), mais pour leur travail. Tu verras, on peut tomber en amour sans être tout le temps d’accord. Tu liras Stephen King raconter n’importe quoi, ça n’empêchera pas Histoire de Lisey de te traverser de part en part. La musique d’Amduscia va te frapper de plein fouet. Tu découvriras les sagas Dragon Age et Mass Effect (si tu savais comme je t’envie !) Tu liras Damasio. Ce sera la première fois que tu sangloteras devant un livre. Tu croiras que Pirates des Caraïbes 3 a été réalisé pour ton unique bénéfice, tant à chaque itération les frissons seront brutaux, la beauté sidérante. Tu porteras Mike Flanagan aux nues, sans te soucier de savoir qui il est, parce que ses deux séries t’auront mieux parlé de toi que tu ne sauras jamais le faire.
Le monde va devenir moche. Peut-être qu’il l’est déjà en ton temps, tu en es d’ailleurs persuadée. Disons que tu vas t’y intéresser, et que tu regretteras, parce qu’une fois qu’on a mordu à l’hameçon, c’est impossible de s’en dépêtrer. Même si on arrive à se détacher, on se sent obligé de garder un œil dessus. Mais ne te laisse pas abuser : regarde bien. Cherche les gens qui te ressemblent. Ils sont nombreux. Derrière les 30 % de F-Haineux contre lesquels tu pars en manif, marchent en silence des gens dignes de ton admiration. Les gens et le système sont deux choses différentes. Tu rencontreras, ou pas, des personnes qui, comme toi, se débattent. Écoute-les. Je vais pas te refaire la liste, Nath, mais des gens que tu aurais détestés par principe, j’en fréquente (et en aime !) plein. Les gens sont très émouvants quand on prend la peine de les regarder. Maaais non, je te rassure, je suis pas Mère Thérésa. Ni le Dalaï-Lama. Je HAIS toujours des tas de gens. Rassurée ?
N’empêche, on a de la chance. Le monde a pas trop changé depuis toi. Ni guerre sur notre territoire, ni peste noire. Et on est propriétaires, je te rappelle. Ça te fait ptêtre bien chier, mais c’est un privilège qui se fait rare.
Et, Nath. On est en vie. On est putain de vivantes. T’as survécu jusqu’ici, meuf. T’as 37 ans, et t’es heureuse d’être encore là. Alors savoure.
Drink up me hearties !
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